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  • Terpire

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-L’impact a été drôlement fort. Mesurait au moins un centimètre.

-Ouais, un boulon perdu, sûrement. Leurs caisses à outils sont mal fichues. J’comprends pas comment ils ont pu semer tant de colis.

-Moi j’comprends pas pourquoi la voile n’a pas poussé le boulon avec les autres. C’est son boulot, non ?

Ils réparèrent en silence. Se sourirent. Leur tandem avait été choisi pour leur fort coefficient d’empathie.

De retour dans son petit module-guérite, Albedo poursuivit sa surveillance. Il contemplait le gigantesque trèfle solaire avec douceur. Celui-ci balayait devant lui un bon millier d’objets, et un boulon à la rencontre d’un cargo sur la route de l’exode, c’était de la dynamite. Il ressentit comme une fierté de guider ce pacificateur de l’espace.

Une pensée parasite envahit son circuit technique. Il chassa l’intruse. Programmé pour réparer, il n’avait pas besoin de douter. Le doute, clair-obscur incongru dans sa mission planifiée, faisait obstacle à son efficacité. Et de son efficacité dépendait la vie d’un bon nombre de gens. D’abord du petit groupe habitant la station spatiale internationale, à moins de cinq cents kilomètres de là. Ensuite de quantité d’humains pour qui l’augmentation exponentielle des détritus était devenue une menace réelle. Une femme tranquillement assise sur un banc de Hyde Park n’avait-elle pas été touchée par une épave de fusée, deux ans auparavant ? Le bout de tôle s’était posé comme une feuille morte sur la courbe de son épaule.

Il l’ignorait, mais le Programme était en réalité la première étape d’un projet d’émigration massive. L’entreprise, encore secrète, était devenue inéluctable. Laisser la Terre en friche, pour qu’elle se régénère, le but était simple et la mise en route se voulait imminente. Assurer la route de ces vaisseaux solaires, comme autrefois les chevaliers assuraient la sauvegarde de pèlerins démunis, c’était l’objectif pressant de l’Organisation des Territoires Spatiaux. Tester la maintenance des voiles solaires était devenu vital.

La pensée revint, abstruse. L’image d’un éclat, une étincelle jaillie devant lui, éclairait son esprit dérouté. Cela ressemblait à une collision. Il contempla le vide, où il était chargé de faire le ménage, il voulut méditer. Il chercha à se recueillir comme autrefois il calmait ses peurs en centrant son esprit sur un objet neutre. Mais la véhémence de l’espace l’engloutit. En proie au vertige, il chercha à déplacer son attention sur le voilier dragueur. Sur le moteur, l’armature, les voiles enfin, évasées comme de gigantesques pétales en permanence offerts. Grâce à elles, les débris spatiaux pris dans sa nasse se retrouvaient, par un savant calcul de changement d’orientation, entraînés comme pour un tango vers une orbite cimetière. Une voie de garage céleste où leurs collisions cessaient leur action meurtrière. Il était un pion céleste, et ça le remplissait d’une sorte de joie. À nouveau zébrée d’un grain d’incertitude. À nouveau une gerbe de poussières, girandole éphémère aussitôt disparue. Il soupira en pensée, certain qu’à son contrôle annuel il serait déclaré inapte, si ce genre d’intrusions persistait à perturber sa mission. Un instant il crut en parler à son collègue. Celui-ci était-il fiable, ou prêt à dénoncer sa faiblesse?

Et puis ce fut l’éclair. Il vit nettement le voilier dévier de sa course. Emportant devant lui un bon millier de débris de toutes tailles, de nature si diverse. De la brosse à dents facétieuse perdue par un cosmonaute distrait à la caisse à outils du professeur Zobrev. Au lieu de suivre la trajectoire programmée pour lui par les ingénieurs de la terre, relayée par les nombreux modules de nettoyage dans chacune des orbites embouteillées, le navire changeait lentement de cap. S’il persistait dans cette voie, il atteindrait d’ici une poignée d’aubes l’orbite 325. L’étage de la station internationale. Le vaisseau dont il venait de garantir la bonne course, s’enfonçait comme un bolide vers l’étage le plus sécurisé de l’espace.

La peur lui avait été laissée aux doses nécessaires à la compréhension des sursauts techniques de sa mission. Elle facilitait l’adaptation, elle était peu propice aux fantasmes. Elle l’envahit à une allure folle, comme ces nuages gris anthracite qui envahissaient les paysages sinistrés dans les films de son enfance. Il craignait autant la menace incongrue que représentait la déviation du vaisseau, que le constat du doute qui le menaçait, lui. Cette sortie de route représentait un danger, et il n’y croyait pas. Il se tourna vers son collègue, qui rangeait le gel dans l’habitacle. Ses gestes méthodiques ne trahissaient aucune émotion, aucune outrance. Fallait-il l’interroger ? Mais alors, lui communiquer son hésitation hors-Programme? Communiquer avec la terre ? Non, il fallait avertir les premiers intéressés, les victimes proches de l’accident de parcours annoncé, les gars de la station internationale. Ils sauraient se débrouiller. L’avenue où travaillaient dans l’amitié et la fraternité les meilleurs cosmonautes de chaque continent, la route 325 ! Et si son horrible perception était due à un circuit défectueux de ses neurones boostés, eh bien, tant pis, il rentrerait sur terre, définitivement, et définitivement modifié. Il mit en route le contact avec le vétéran de la station. Ils étaient douze là dedans, Albedo s’était félicité de naviguer en tandem dans l’espace mais seul dans son module, il détestait la promiscuité. Douze de douze environnements différents, tous égaux et relevant de la gouvernance fédérale. Ils sauraient la conduite à tenir et, plus tard sans doute, trouver la cause de ce détournement : déviation aléatoire, erreur de calcul de trajectoire, acte terroriste, ou, qui sait, geste désespéré d’un dépressif inconséquent.

Il vit plus qu’il n’entendit le déclic du récepteur, et sa peur redoubla. Si la déviation était un acte volontaire, de quel endroit se commandait la dérive? Le détournement du voilier pouvait avoir été préparé de la terre, fomenté par une des régions participantes, et assisté dans la station par son représentant. Il y avait une chance sur douze que son interlocuteur fût complice de cet acte proprement terroriste. Il n’était vraiment pas préparé pour ce genre d’énigmes. Le temps pressait. Le temps, parvint-il à sourire, il n’y a pas de temps ici.

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