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LA VILLA ADMISE bis?

PROLOGUE


La balle se logea sans hésiter dans le cœur tout neuf. La conséquence bouleversa le résultat des quiz dans la Ville Admise.


L’HIVER PRECEDENT Gagner sa vie et perdre son temps


Les derniers flocons tombaient sur la Ville Admise à l’heure prévue. Vincent s’en réjouit, sa covivante Elena verrait sa prime s’accroître. Le mouvement saccadé d’un bec de mésange affamée le sortit un instant de ses préoccupations familiales, et il entra dans le cortège. Il ne remarqua aucun collègue dans l’avenue étroite qui menait à la réunion. Les eût-il remarqués, il ne les aurait pas salués, il n’avait pas besoin d’eux. Il souhaitait une seule chose, que la réunion de ce soir se termine tôt. La rue chichement éclairée, bordée d’immeubles administratifs à trois étages, l’absorba. Elle formait une sorte de goulet, où chacun entrait à une place précise qu’il ne quittait plus jusqu’à l’entrée dans le hall d’accueil.

Les rues de la Ville Admise avaient été repensées: le juste éclairage calculé, la meilleure largeur de passage autorisé, le nombre de piétons admis. Des bornes vérifiaient la conformité, des bandes blanches sur le sol menaient les pas. Tracer-guider.

Heureusement, des lisseurs se mêlaient aux techniciens de santé et s’assuraient de leur bonne volonté.

Vincent, dans le hangar d’accueil qui remplaçait les salons brillants d’une période révolue, fut étonné de ne pas trouver Eve. Eve, conforme et soucieuse de bien faire en toutes circonstances, n’était jamais en retard.

Eve entrait pour la dixième fois de la journée dans la salle de soins, après un nutrisnif avalé en vitesse. Le dixième et dernier patient du jour allait lui faire rater la réunion.

Elle cliqua, déclencha ainsi l’autorisation d’amener le malade en salle. Convoqué à six heures ce matin, il avait été reporté d’heure en heure pour cause de dossier incomplet. Le patient était une femme.

La patientante avait faim, le soir était tombé sur son angoisse mais le code de son affection proscrivait le report de son examen. Elle était revêtue d’une casaque bleue non boutonnée censée apaiser toute tension selon une récente étude interne. Cela n’apaisait pas sa faim.

Maugréant, Eve cliqua sur le premier item de la première check-list. Ce soir, son humeur n’était guère propice aux tracasseries administratives. Un malus de trois points à cause du troisième patientant, ce matin. Elle s’était désinfecté les mains en cinquante secondes, au lieu de la minute recommandée, et un soignant scrupuleux avait dénoncé la faute dans le logiciel multitâche. Une panade informatique, au cinquième. Mais pour ce dernier examen, hormis le retard, tout allait bien, et Eve avait salué Madame Pichon, une vieille connaissance, avec les mots réglementaires. Le brancard était adapté au poids de la malade, les poignées modelées aux mains du brancardier, le dossier-papier vérifié par le qualiticien était complet. Les consignes de politesse avaient jusqu’à présent été bien suivies. Le questionnaire légal conforme à ces consignes avait bien été énoncé. De plus, Eve espérait que le traitement par nano robot avait réduit la tumeur de la malade de moitié. Il lui suffirait de prélever quelques échantillons et de colliger les résultats, sans acte technique supplémentaire. Elle réussirait peut-être à rejoindre la réunion à temps.

Eve s’apprêta à suivre le guideline et soupira. Au lieu de s’appliquer les méthodes de relaxation enseignées à l’Ecole, la cliente avait mariné dans son angoisse la journée durant. Allongée sur son brancard, elle fixait Eve, avide d’un réconfort, Eve qui surveillait l’évolution de sa tumeur depuis vingt ans. Autrefois – avant la Ville Admise – lorsqu’elle passait la porte, Eve lui souriait comme si elle était unique, lui parlait comme si elle était sa sœur, semblait contente, même, de la voir et de travailler pour elle. C’était chaleureux comme une réunion de famille lors d’une soirée de fête. Les examens qu’avait préférés Madame Pichon, c’était ceux où Eve lui chantait une chanson. Oh, une ritournelle, un air de son époque à elle. Elle emportait dans son sommeil anesthésique une barcarolle ou une comptine, et la ballade cessait lorsqu’elle arrivait à bon port, ouvrant les yeux, étonnée de n’avoir pas souffert. L’anesthésie verbale, ça s’appelait. C’était gratuit mais ça lui plaisait bien.

L’acte gratuit fut supprimé. L’acte gratuit fut exclu car le temps consacré à cette fantaisie devait être rentabilisé. Eve n’eut plus la liberté de se montrer singulière avec un patient singulier. Tracer-normer.

A présent, elle lui tournait le dos, accrochée à l’écran. Madame Pichon la reconnaissait-elle, l’avait-elle correctement saluée, elle remplit les items de la première check-list avec le plus grand calme. La touche du clavier mesurait les sécrétions de sa main, pour l’opérateur en chirurgie transpirer n’était pas recommandé.

Avant d’entamer la rubrique suivante, Eve exporta vers le Contrôle Interdème Central les conclusions de la première. Le CIC, l’Organisme de Surveillance du Bien-Ȇtre et de la Bonne Pratique, surveillait et planifiait, en 2035, la santé sous tous ses aspects, surtout financiers. Maître du temps informatique, il était seul système susceptible de contrôler, rentabiliser, soumettre à traçabilité. Il n’était pas le successeur de la Sécurité Sociale, et il l’affirmait.

Quelle que soit la tutelle, le démembrement obsessionnel de l’arrivée d’un malade en salle écœurait Eve jusqu’à la nausée. Tracer-contrôler.

Elle réfléchit aux moyens d’alerter Vincent. Trop tard.

Elle allait enfin pouvoir remplir la deuxième rubrique, celle qui note l’heure et la minute de début de l’enfilage des gants, l’heure et la minute du début de prise en mains de son outil de travail, puis du début d’examen. Quinze bonnes minutes s’étaient écoulées depuis son entrée en salle.

Elle fit un click déterminé, la page s’effaça. « Anomalie », clignota un petit signal rouge.

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